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Malgré son retard industriel sur le leader mondial BYD, l'action Tesla ne cesse de grimper. Depuis le mois d'avril 2025, le constructeur phare des voitures électriques aux États-Unis est passé derrière son concurrent chinois en termes de ventes. Comment expliquer cet écart entre valorisation boursière et chiffre d'affaires ?
Pendant longtemps, Tesla a incarné l'avant-garde industrielle du véhicule électrique. Pourtant, le paysage concurrentiel a profondément changé. Les constructeurs chinois, BYD en tête, mais aussi NIO et XPeng, ont pris une avance désormais mesurable en volumes, en parts de marché et en maîtrise des coûts. Depuis avril 2025, BYD est devenue le leader mondial des ventes de véhicules électriques.
Paradoxalement, cette montée en puissance industrielle ne s'est pas traduite par un rééquilibrage équivalent en Bourse : Tesla conserve une valorisation exceptionnellement élevée, BYD est en chute.
Cours de l’action de Tesla depuis 2016. Boursorama
Ce décalage soulève une question centrale de finance de marché : que valorisent réellement les investisseurs chez Tesla ?
Cours de l’action BYD depuis 2016. Boursorama
Retard industriel sur BYD
La Chine est aujourd'hui le premier marché mondial du véhicule électrique. En 2024, 10,9 millions de véhicules électrifiés y ont été vendus, soit 47,6 % des ventes totales de voitures. C'est énorme. Des constructeurs comme BYD écrasent la concurrence avec 4,3 millions de véhicules vendus en 2024.
Selon les données de la China Association of Automobile Manufacturers (CAAM) et de l'Agence internationale de l'énergie (IEA), BYD domine largement ce marché, avec des volumes de ventes très supérieurs à ceux de Tesla. À titre de comparaison, BYD a vendu environ 1,7 million de véhicules électriques à batterie (BEV) en 2024 et environ 2,25 millions en 2025.
Au-delà des volumes, l'avantage des constructeurs chinois repose sur une intégration verticale poussée : BYD produit ses propres batteries, moteurs et logiciels embarqués, ce qui lui permet de réduire ses coûts de production et de mieux contrôler la qualité. Cette maîtrise interne lui confère des marges plus élevées et une plus grande flexibilité face à la concurrence. Sur ces dimensions clés, Tesla n'est plus le leader incontesté qu'il était il y a dix ans. Ces avantages de coûts faibles ont permis à BYD une marge brute nettement supérieure à celle de Tesla.
Valorisation boursière toujours hors norme
Malgré ce décrochage industriel relatif, Tesla continue d'afficher une valorisation boursière très supérieure à celle de ses concurrents chinois. Cette survalorisation apparaît clairement lorsqu'on compare Tesla à BYD.
Le multiple de valorisation sur le graphique confirme ce paradoxe. Le ratio « valeur de l'entreprise/résultat d'exploitation » indique combien les investisseurs paient pour chaque euro de profit généré par l'entreprise avant impôts et intérêts. Un ratio élevé, comme pour Tesla, montre que le marché valorise l'entreprise beaucoup plus que ce que ses profits actuels justifieraient, en misant sur sa croissance et ses projets futurs. Ce ratio reste nettement supérieur à celui de BYD, sauf pour l'année 2022 où BYD paraît « plus chère » que Tesla.
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En réalité, ce résultat est dû à l'écrasement temporaire du résultat d'exploitation suite aux investissements massifs de BYD. En effet, en 2022, BYD a massivement investi dans ses capacités industrielles : la valeur de ses immobilisations corporelles a atteint 131,88 milliards de yuans (environ 16,13 milliards d'euros), soit une hausse de plus de 115 % par rapport à début 2022, ce qui s'est traduit par plus de 95 milliards de yuans (11,6 milliards d'euros) d'investissements dans les lignes de production et les usines sur une seule année.
Anticipations de domination future
Ce décalage entre performances industrielles et valorisation boursière s'explique en grande partie par le rôle des anticipations.
Nos travaux de recherche en finance de marché, montrent que la valeur d'une entreprise cotée en bourse peut se détacher de ses résultats financiers immédiats. La bourse ne valorise pas seulement les bénéfices actuels, mais aussi les anticipations des investisseurs sur l'évolution future des flux de trésorerie et des profits.
Tant que le récit stratégique reste crédible, les investisseurs sont prêts à payer un prix d'action élevé, ce qui peut maintenir une valorisation totale durablement élevée. Tesla illustre ce mécanisme : sa valorisation reflète surtout les attentes du marché quant à son potentiel futur, plutôt que ses résultats du moment.
Tesla est valorisée non seulement comme un constructeur automobile, mais comme un acteur technologique aux options stratégiques multiples – intelligence artificielle, conduite autonome, robotique, etc. Cette perception nourrit une prime boursière persistante.
L'évolution de long terme du cours de l'action Tesla permet d'illustrer ce phénomène. Malgré des phases de pression sur les marges, de concurrence accrue et de ralentissement industriel, la trajectoire boursière reste exceptionnellement élevée comparée aux standards du secteur automobile. En février 2025, une action d'échange à 428,60 dollars états-uniens, soit 360,59 euros.
Un mirage boursier ?
Tesla n'est pas un cas isolé dans l'histoire financière.
Les marchés ont souvent accordé des primes élevées aux entreprises perçues comme porteuses d'une rupture majeure, comme Amazon, dont la valorisation a longtemps dépassé ses profits immédiats en pariant sur sa domination future dans la logistique et le cloud.
Ce phénomène n'est pas nouveau : depuis leurs débuts, les marchés financiers ont connu des épisodes similaires, comme la tulipomanie aux Pays-Bas au XVIIᵉ siècle, où le prix d'un bulbe de tulipe pouvait atteindre celui d'un petit château, ou la bulle de la Compagnie des mers du Sud en 1720, lorsque le prix de ses actions a été multiplié par huit en quelques mois sans justification économique réelle.
Ces situations peuvent durer longtemps, tant que le récit stratégique reste crédible. Le risque est clair. Plus l'écart entre la promesse et la réalité industrielle se creuse, notamment face à des concurrents chinois de plus en plus performants, plus la valorisation devient fragile. Si les anticipations venaient à être révisées, l'ajustement pourrait être brutal.
Le défi de Tesla est alors double : rattraper son retard industriel face aux constructeurs chinois, tout en continuant à convaincre les marchés que son avenir justifie encore une prime boursière exceptionnelle.
Auteur: Chafik Massane - Enseignant-Chercheur en Finance, INSEEC Grande École
Cet article est issu du site The Conversation
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